Du voyage de la femme sans accompagnant légal
Est-il permis à une femme qui n'a pas de mahram de voyager seule ?
Avant de répondre à la question, il est bon d'asseoir quelques règles méthodologiques qui concernent la manière d'appréhender les textes religieux, et ce, dans le but d'avoir une compréhension juste. En effet, ces règles ont été jointes à toutes les questions sujettes à la divergence. De plus, elles nous permettent de saisir les raisonnements empruntés par les savants pour extraire des règles juridiques.
Premièrement
Les textes, pour la plupart d'entre eux, sont caractérisés par une raison d'être (al-'illat). On entend par « causalité » (ta'līl), le fait qu'un texte du Coran ou de la tradition prophétique détienne une finalité que le Législateur veut que nous atteignions, une volonté que nous devons démontrer, enfin, une sagesse à percevoir pour laquelle la règle a été légiférée.
Deuxièmement
La raison d'être fait l'objet de controverses entre les juristes de la communauté. Elles s'expliquent par la détermination du motif légal que le texte sous-tend et du fait que les raisons d'être peuvent être multiples. En conséquence, les juristes, qui défendent l'existence du lien de causalité, divergent entre eux, mais aussi avec ceux qui refusent d'admettre le lien de causalité, c'est-à-dire ceux professant qu'il est impératif d'appliquer le texte, tel qu'il nous est parvenu de la part du Législateur. Selon eux, c'est bel et bien cela le motif légal voulu par le texte, une mise en application telle quelle.
L'imam Ibn al-Qayyim – que Dieu le prenne en miséricorde – synthétisa ces deux voies, entendons-là, ceux qui se cramponnent aux vocables et aux textes et ceux qui recherchent les raisons d'être ainsi que les significations sous-jacentes. À ce titre, il indique que « les termes ne font pas l'objet d'une adoration ». Ainsi, le savant dit : « Qu'est-ce qu'Il (le Législateur) veut signifier ? » Et le littéraliste dit : « Que dit-il (le Législateur) ? » Concernant la phrase du premier : c'est comprendre la volonté du locuteur à travers ses propos. Ceci est un degré de compréhension plus élevé en comparaison avec celle du terme tel qu'il fut disposé dans la langue. Ainsi, en fonction de l'écart de niveau des gens sur ce point, leurs niveaux de compréhension du droit (fiqh) et du savoir (al-'ilm) varient.
Troisièmement
S'il y a contradiction entre le sens général d'un texte coranique et le sens spécifique d'une tradition prophétique, est-ce que le texte coranique conserve son caractère de généralité ou bien doit-il être spécifié ou particularisé par la tradition prophétique ?
La divergence est inévitable. La liberté d'opinion et d'expression trouvent leurs fondements dans la nature même de l'homme. C'est d'ailleurs un impératif de la Loi musulmane, imputé aux savants, aptes à conduire un effort personnel de compréhension des textes de la loi musulmane.
Quatrièmement
Il est du devoir de ceux qui ne sont pas spécialistes en sciences religieuses d'accepter la controverse présente dans le droit puisqu'elle se fonde sur des règles de la législation. Aussi, il n'incombe pas seulement aux étudiants, imams et prédicateurs d'accepter cela ; car à ce sujet il n'y a point d'échappatoire pour tout esprit juste admettant l'évidence. En sus de cela, ils doivent inviter et faire entendre cela à toute personne désireuse d'avoir une compréhension juste et intègre dans sa quête de vérité.
Une fois ces précisions formulées, abordons de front la question. Les nobles savants divergèrent au sujet du voyage de la femme seule sans accompagnant, au regard de l'opposition qu'il y a entre le texte coranique et le texte de la tradition prophétique.
Il a été rapporté d'Ibn 'Abbās – que Dieu l'agrée – une tradition dans laquelle il dit : j'ai entendu le messager de Dieu – paix et bénédiction sur lui – dire lors d'un sermon :
« Qu'un homme ne s'isole point avec une femme sans la présence d'un tuteur légal, et que la femme ne voyage si ce n'est en sa compagnie. Un homme dit alors : Ô messager de Dieu : Mon épouse est sortie dans l'optique de faire le pèlerinage, et m'a été prescrit telle et telle bataille. Le messager de Dieu – paix et bénédiction sur lui – rétorqua alors : va et accomplis avec ton épouse le pèlerinage. » (Unanimement reconnu authentique)
Dieu – le Très-Haut – dit :
« …et que, pour Dieu, le pèlerinage à la Maison s'impose à quiconque en a la possibilité » (Āl Imrān, s. 3, v. 97)
L'avis des hanéfites
Les hanéfites – que Dieu les prenne en miséricorde – ainsi qu'al-Qaffāl le chaféite, optent pour l'obligation qu'il y ait un tuteur accompagnant, lequel protégera l'honneur de la femme et défendra sa dignité. (De la même façon qu'il y a aujourd'hui des personnes spécifiquement désignées pour protéger des personnalités dont on craint qu'un mal les atteigne.) Ils dirent que le hadīth spécifie la portée générale du verset et doit s'appliquer. Ils s'en tinrent à la littéralité du hadīth et imposèrent un accompagnant faisant partie de ses proches.
L'avis des malikites et des chaféites
Les malikites et chaféites dirent : que le verset est général et qu'il doit prévaloir. De plus, ils s'en tinrent aux finalités de la Loi musulmane et dirent que la règle contient un motif légal (al-'illa) qui est la sécurité ainsi que la quiétude et enfin que le tuteur légal est toute personne préservant la dignité.
Chafii – que Dieu lui fasse miséricorde – dit dans son ouvrage al-Umm :
Si la femme a des provisions, une monture et qu'une femme d'entre les femmes digne de confiance l'accompagne et que la route est peuplée et sûre, elle peut, à mes yeux, effectuer son pèlerinage même en l'absence d'un accompagnant légal.
Au sein de la Mudawwana (583-1) est rapporté de Malik – que Dieu le prenne en miséricorde – le propos suivant :
La femme voyage avec son tuteur, s'il refuse ou qu'elle n'a point de tuteur et qu'elle trouve un groupe d'hommes et de femmes dignes de confiance, qu'elle voyage avec eux.
Al-San'ānī, l'auteur de l'ouvrage Subul al-Salām (609-607/2) dit :
Est-ce que l'accompagnant lambda substitue l'accompagnant légal dans le cas où il y aurait une tierce personne avec eux qui romprait cet isolement ? Il semble qu'il puisse le remplacer, car le sens concordant à l'interdiction n'est que la crainte que le démon les tente.
Il dit d'autre part : « Certains savants rendirent licite la chose, prenant argument sur les actes des compagnons. »
Mentionnons ici l'avis d'Ibn Taymiya – sur lui la miséricorde – : Le pèlerinage de la femme sans accompagnant légal est licite.
Conclusion
Comme nous pouvons le voir, la divergence du droit musulman se base sur les textes de la loi et ses finalités, qui sont véhiculés dans ces mêmes textes. Le pèlerinage est ce qui fait l'objet d'un énoncé dans le discours (du Législateur), mais la réelle portée de ce discours englobe tout type de voyage, tant qu'on peut se prémunir de l'interdit grâce au groupe, à la compagnie sûre. C'est là que se situent la Loi de Dieu et l'objectif qui lui est afférent, car en définitive, les textes ne font que suivre leurs finalités respectives.
Le professeur Omar Dourmane Président de France Fatwa
22 février 2026 · Professeur Omar Dourmane
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